Procès des militants anticorrida lynchés à Rodilhan : Peines de prison ferme requises contre les aficionados

18 janvier 2016

 

C’est au sein du tribunal de Grande Instance de Nîmes, ces 14 et 15 janvier 2016, que se sont tenues les audiences dans le cadre du procès dit « de Rodilhan ». Ce petit village du sud de la France avait défrayé la chronique après avoir été le théâtre d’actes très violents perpétrés à l’encontre d’activistes des droits des animaux le 8 octobre 2011. 90 militants avaient envahi pacifiquement l’arène de cette commune afin d’empêcher la tenue d’une novillada (corrida de jeunes taureaux).

Quelques minutes à peine après s’être enchaînés les uns aux autres, les manifestants avaient été littéralement lynchés par les spectateurs.

 

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L’action de désobéissance civile avait été organisée et revendiquée par trois associations : CRAC, Animaux en Péril et Droits des animaux. Des membres d’autres associations s’étaient également joints à l’action de protestation dont la Fondation Bardot, Combactive, Respectons et Minotaure Films du bien connu Jérôme Lescure.

 

Plus de 4 ans après les faits et à la suite d’une longue enquête, 18 aficionados, dont le maire de la commune, se sont enfin retrouvés face à la justice nîmoise.

 

Les chiffres

 

Ce qui a été qualifié de procès hors normes, voire d’historique par certains intervenants a effectivement de quoi impressionner. Plusieurs années d’investigation, 1.600 pages d’auditions, de témoignages et de documents accablants (photos et vidéos), 63 plaintes, 42 victimes reconnues et autant de parties civiles et 18 prévenus.

9 avocats étaient présents dont les 2 avocats du CRAC qui défendaient les militants français tandis que l’avocat d’Animaux en Péril représentait les victimes belges. L’avocat de l’association Respectons est également venu en renfort.

Durant les deux jours, chaque partie bénéficiait de son comité de soutien. Malheureusement, de nombreux « supporters » n’ont pas eu accès à la salle d’audience. Le juge avait en effet décidé que la salle serait divisée en deux (anti et procorrida auraient chacun leur côté) et qu’il limiterait le nombre de « spectateurs » au nombre de sièges. Bien que les débats se soient déroulés dans la grande salle de la Cour d’Assises, celle-ci s’est révélée bien trop petite pour accueillir tout le monde.

Enfin, durant ces deux jours, le Palais de Justice a été ceinturé par des dizaines de CRS, ce qui, vu de Belgique, paraît toujours aussi surréaliste.

 

Les accusés se défendent mal et font rire l’assemblée

 

Après la diffusion des images vidéos, la matinée a été consacrée à la lecture de l’acte d’accusation et aux auditions des prévenus.

Parmi les victimes, personne n’aurait imaginé que leurs agresseurs puissent un jour les faire rire. C’est pourtant ce qu'il s’est passé et l’audience a souvent eu du mal à ne pas « pouffer » à l’écoute des justifications de certains intervenants. L’assemblée a eu droit à un véritable florilège de mauvaise foi, mais a aussi bénéficié de l’imagination débordante de quelques-uns.

 

Petit aperçu :

 

Gérard Allonge, retraité, poursuivi pour avoir, entre autres, agressé plusieurs femmes en les traînant par les cheveux et les jambes, déclare « je voulais les raccompagner vers la sortie ». Après avoir volé le sac d’une autre militante, il déclare « je l’ai fait parce que je voulais trouver sa carte d’identité afin de la remettre à la police ».

 

Christophe Cariat, enseignant, accusé d’avoir agressé deux femmes déclare « quand je suis arrivé sur la piste, j’ai pensé à ma soeur et à ma fille qui sont anticorrida. Je les ai évacuées pour les mettre à l’abri ».

Cette déclaration fera dire au Procureur de la République « j’ai découvert un nouveau concept, le sauvetage violent ».

 

Didier Dubois, métallurgiste, accusé d’avoir agressé violemment 7 personnes, déclare « Je ne savais pas qu’ils étaient attachés, je voulais simplement leur demander de partir ».

 

Gérard Fage, ancien pompier professionnel, qui a donné de nombreux coups de pied, tout en se cachant derrière ses amis déclare « j’ai donné un seul coup de pied, mais dans le vide, je n’ai touché personne, je suis entré en piste pour empêcher les agressions ».

 

Joël Gigneys, routier retraité, accusé de plusieurs violences dont celle d’avoir utilisé une lance d’incendie à quelques centimètres de l’oreille d’un militant (occasionnant de graves séquelles) déclare « J’ai utilisé la lance pour éteindre les fumigènes ». Ce qui fera dire au Procureur « le manifestant devait sans doute avoir un fumigène coincé dans l’oreille ».

 

Patrick Laugier, éleveur de taureaux, qui a notamment agressé le caméraman de France 3 (ce dernier n’a malheureusement pas déposé plainte) déclare « je ne comprends pas ce que je fais là, je n’ai frappé personne ».

 

Régis Pelissier, retraité de l’EDF, agresseur de plusieurs personnes dont une militante qui a été déclarée incapable de travailler durant dix jours déclare « Je cherchais à négocier, il y avait tellement de choses à gérer… j’ai fait au mieux ».

 

Serge Reder, le maire de Rodilhan, qui a beaucoup aidé ses camarades, est poursuivi pour avoir blessé une jeune femme (incapacité de travail de huit jours), il déclare « j’ai simplement raccompagné la dame vers la sortie, j’ai fait un acte de sauvegarde. Je l’ai sortie du cercle parce que tout pouvait arriver. J’ai essayé de limiter l’impact de la situation ».

 

Roger Savarin, routier retraité, a cogné tout ce qu’il pouvait, hommes et femmes sans distinction, avec une telle violence qu’il s’est blessé à la main. Il est considéré par le Parquet comme le plus violent. Il déclare « je suis tombé dans un piège, les manifestants étaient drogués et je sais qu’ils avaient été payés 250 euros pour envahir l’arène ».

 

Le Maire sur la sellette

 

L’audition de Serge Reder, maire de Rodilhan, a été, en toute logique, la plus longue. Le juge Bondiera n’a pas ménagé l’élu local, cherchant à comprendre comment, en dépit de son statut, celui-ci n’a pas lancé d’appel au calme. Le magistrat a également relevé l’attitude surprenante du maire de Rodilhan et notamment le fait que celui-ci se promenait au milieu des violences, prenant ça et là quelques photos tout en aidant de temps à autre ses administrés à tirer sur les liens qui solidarisaient les activistes. Enfin, le Président Bondiera a également mis en exergue la passivité de la police municipale, qui s’est contentée d’observer la situation.

Les explications de monsieur Reder ont été très vaseuses, à l’image de son attitude embarrassée à la barre. Nous retiendrons qu'il s'est défendu en expliquant qu’il n’y avait pas de micro à disposition. Micro que Serge Reder a pourtant bien utilisé à la fin de l’action afin de remercier tous ceux qui avaient donné un coup de main pour mettre fin à "cette infamie", selon ses propres mots.

 

Les avocats des associations réclament justice

 

La première journée d’audience s’est terminée par les prestations des avocats du CRAC, d’Animaux en Péril (spécialement venu de Belgique) et de l’association Respectons qui défendaient les intérêts des parties civiles reconnues comme victimes par le Parquet de Nîmes.

Les plaidoiries ont évidemment été d’un haut niveau sans toutefois tomber dans le piège du « procès de la corrida », même si Maître Phung commença sa plaidoirie par une phrase qui marquera les esprits : « Quand une tradition tue, il faut tuer la tradition ».

Les avocats de la partie civile ont également insisté sur l’importance d’une condamnation pédagogique tout en réclamant des indemnités pour les blessés.

Enfin, les plaidoiries fustigeront également l’attitude du Maire de Rodilhan qui était le seul, ce jour-là, capable d’arrêter le massacre. Il lui suffisait d’en avoir la volonté comme le relèvera Maître Dapsens.

 

Un réquisitoire qui correspond aux attentes des associations

 

La matinée de la deuxième journée d’audience a principalement été consacrée au réquisitoire du ministère public.

Les paroles du Procureur de la République, monsieur Rossi, résonneront longtemps dans la tête des prévenus, mais aussi des victimes. Le réquisitoire du magistrat fut sans aucune ambiguïté.

Dans un très long discours ininterrompu, Alexandre Rossi a fustigé avec véhémence l’ensemble des prévenus, revenant avec une grande sévérité sur l’attitude et les faits commis par chacun d’eux. Le maire en a évidemment pris pour son grade.

 

Extraits choisis :

 

Bien que les prévenus tentent de minimiser leurs actes, la violence ne peut être banalisée. Dans le cas qui nous occupe, elle est injustifiée, intolérable et inacceptable.

À Rodilhan, le spectre de la violence a été très large, des gens en ont pris plein la tête!

 

On ne doit pas être médecin légiste pour savoir que la portée de certains coups a pour but de faire mal. L’expression de souffrance des victimes ne fait aucun doute.

 

Le monopole du maintien de l’ordre appartient aux forces de l’ordre et particulièrement si une forme de violence doit être utilisée.

 

Les violences commises sont particulièrement lâches parce que commises sur des personnes au sol, donc en situation de faiblesse.

 

Aucune insulte de la part des militants ne peut être prouvée, et même si elles existent, elle ne justifie en rien la violence. Ce concept de provocation n’existe pas et il a même disparu du Code pénal.

 

Des personnes ont été lynchées au sol par des individus désinhibés.

 

Ces comportements sont dignes du Far West et le maire ne peut pas se prendre pour un Shérif.

 

Des gens ont été fracassés et écartelés.

 

Alexandre Rossi a également relevé le fait que 4 ans après l'événement, les prévenus n’ont toujours rien compris et qu’il est nécessaire d’appliquer une condamnation pédagogique afin que la phrase qui semble être un leitmotiv chez aficionados « on est chez nous, on ne va pas se laisser emmerder » disparaisse des esprits.

 

Des peines de prison sont requises

 

Chacun appréciera à sa manière les sanctions pénales demandées par le Procureur de la République, mais en ce qui concerne les associations organisatrices, ces peines seront considérées comme satisfaisantes si le juge les prononce.

Les parties civiles sont également en droit d’attendre des indemnités et espèrent que leur préjudice sera apprécié à sa juste valeur.

Alexandre Rossi a été jusqu’à demander de la prison ferme pour les deux prévenus les plus violents.

 

Voici le détail complet des peines pénales demandées :

 

  • Roger Savarin : 15 mois de prison dont 9 avec sursis et 1500 € d’amende
  • Didier Dubois : 12 mois de prison dont 9 avec sursis et 1500 € d’amende
  • Gérard Allonge : 10 mois de prison avec sursis et 1000 € d’amende
  • Jacques Lafranchi : 8 mois de prison avec sursis et 1000 € d’amende
  • Gérard Fage : 6 mois de prison avec sursis et 1000 € d’amende
  • Régis Pelissier : 6 mois de prison avec sursis et 1000 € d’amende
  • Joel Gigneys : 8 mois de prison avec sursis et 1000 € d’amende
  • Patrick Laugier : 2 mois de prison avec sursis et 800 € d’amende
  • Marc Jamet : 2 mois de prison avec sursis et 800 € d’amende
  • Christophe Arnaud : 2 mois de prison avec sursis et 600 € d’amende
  • Christophe Cariat : 1000 € d’amende
  • Corentin Carpentier : 400 € d’amende
  • Christophe Lautier : 500 € d’amende
  • Serge Reder : 1000 € d’amende

 

Bons pères de famille versus militants terroristes

 

La deuxième journée d’audience s’est terminée, comme la procédure l’impose, par les plaidoiries des avocats de la défense. Ces « prestations » se sont révélées sans surprise…

Leurs clients sont de gentils pères de famille et de paisibles retraités qui souhaitent assouvir leur passion sans être dérangés par des militants haineux, organisés en commandos dont les méthodes ne sont pas éloignées de celles des terroristes. Les prévenus n’ont fait que répondre à la provocation.

Bref, une inversion des valeurs qu’il n’est pas vraiment utile de développer.

 

Certains pourraient s'en sortir grâce au système judiciaire

 

La mauvaise nouvelle pourrait venir d’une requalification des faits. Sans entrer dans une longue explication purement juridique, il faut toutefois savoir que si les prévenus se sont retrouvés devant le tribunal correctionnel, c’est lié à la circonstance aggravante que les faits se sont commis en groupe ("en réunion" selon les termes juridiques). Cette circonstance allonge les délais de prescription. Certains prévenus pourraient justement bénéficier de cette prescription si l’appréciation du juge orientait leurs actes en dehors la circonstance aggravante. À suivre…

 

Le jugement est mis en délibéré jusqu’au 14 avril 2016.