Ogy, une saisie historique en terre de souffrance

13 mai 2016

 

10 mai 2016, au matin. Le commissaire de P.J. de l’arrondissement judiciaire de Tournai contacte Animaux en Péril pour une intervention d’urgence, à la requête d’une juge d’instruction, pour ce qui s’annonce comme une saisie de dizaines d’animaux. L’adresse fait grincer des dents: elle n’est autre que celle du marchand-tortionnaire multirécidiviste Pascal Delcourt.

 

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Les associations se mobilisent pour une opération d’envergure

 

Le nombre d’animaux excède nettement la capacité d’absorption de nos refuges, et alors même que l’expédition se prépare, nous lançons un appel à nos refuges-partenaires, agréés pour la prise en charge des chevaux : Animal sans Toi…t, Equichance, le Rêve d’Aby, Help Animals, Equilibrium, les Amis des Chevaux Marais et Quatre Balzanes, tous répondent présent et convergent sans plus attendre vers Ogy.

 

Le refuge local, Opale, sera également sollicité pour les animaux de compagnie, tout comme la LRBPO (Ligue Royale belge pour la Protection des Oiseaux). Vu le nombre d’animaux, la SPA de Charleroi rejoindra les intervenants le lendemain. La saisie, au total, s’étendra sur trois jours, en raison du nombre de victimes mais également de leur état souvent critique, qui impose un luxe de précautions.

 

Forces en présence

 

Vu la notoriété - peu enviable - de Pascal Delcourt ainsi que l’ampleur de l’intervention, les médias sont sur le pied de guerre et guettent nos vans lorsque nous arrivons sur place.

 

Polices judiciaire et locale sont présentes, ainsi que l’Afsca et un vétérinaire indépendant requis par la juge d’instruction. Nous apprenons que le maquignon a, lui, été embarqué par les autorités et se trouve en état d’arrestation. La nouvelle est doublement positive, car elle assure aux refuges un travail en toute sécurité ainsi que la possibilité de se concentrer uniquement sur les animaux.

 

Les inspecteurs de l’UBEAW (Unité Bien-être Animal de Wallonie), contre toute attente, n’ont pas été sollicités; cette particularité fait de l’intervention une saisie judiciaire et non administrative, ce qui rend la procédure encore plus complexe.

 

L’Apocalypse selon Delcourt

 

Pour être intervenus sur place précédemment, notre équipe est une habituée des lieux. Nous trouvons donc exactement ce que nous attendions: des dizaines d’animaux, pour la plupart des équidés, sont détenus sur des champs de terre battue et dans un hangar dont aucune description ne rendra avec exactitude l’état de crasse et de délabrement. Mais l’horreur a ses variantes: nouvelles victimes, nouvelles blessures… nouveaux morts, aussi, pour lesquels les secours arrivent trop tard. Seule la rage est identique à elle-même, compacte et inaltérée.

 

Dans un hangar vétuste, des chevaux squelettiques pour la plupart tournent un regard éteint vers les sauveteurs. Ils sont détenus dans des stabulations grossières aménagées avec des matériaux de récupération, et peuvent à peine se mouvoir sur une épaisse couche d’excréments. Tous sont affamés et déshydratés. La vue d’ensemble fait frémir.

Une odeur pestilentielle, invincible, semble avoir fusionné à jamais avec les lieux.

 

Parmi les vivants, les morts

 

Chez les poneys, la situation est pire, car la surpopulation est encore plus marquée. Dans une longue stabulation « faite maison », poneys, ânes et chèvres coexistent en se heurtant les uns aux autres.

 

Dans l’enclos central, des poneys cadavériques, à la toison ravagée par les poux et les privations, et pour certains prostrés dans la fange regardent sans les voir des chèvres faméliques atteintes d’une pseudotuberculose qui déforme leur corps d’abcès monstrueux.

 

À gauche, deux ânes aux pieds déformés titubent à côté du cadavre d’un petit poney, enfoncé dans la couche d’excréments en position quasi-foetale, l’encolure tordue. À droite, un cheval est emmuré dans une stabulation sans issue, avec pour voisin un poney minuscule dans un box aux parois hautes trois fois comme lui. Devant lui pourrit dans l’ombre le cadavre d’un de ses congénères, à demi momifié, les lèvres absentes révélant les dents, les orbites vides.

 

Plus de cinquante équidés embarqués, mais pas que…

 

Le sauvetage s’organise. Vétérinaires, refuges et policiers travaillent avec discipline, et un à un les animaux sont sortis de leurs geôles, minutieusement inventoriés par les inspecteurs vétérinaires, et enfin embarqués dans un ballet constant de vans et de camions. Animaux en Péril étant l’association la plus proche, nous assurons l’hébergement provisoire de nombreux rescapés, avant que les autres refuges ne les évacuent progressivement vers leurs propres installations. Au total, plus de 50 équidés (chevaux, poneys et ânes) seront saisis, ainsi que deux bovins, trois chèvres et un mouton, quelques chiens et des dizaines d’oiseaux.

 

Les animaux sont chargés dans les vans et transportés avec toute la délicatesse possible. Ils sont désespérément fragiles. Certains n’avancent plus, épuisés par la douleur et l’inanition, et n’empruntent les rampes d’accès aux véhicules qu’au prix d’énormes difficultés.

 

Les instructions de prise en charge semblaient dans un premier temps concerner la totalité du cheptel, mais il s’avère hélas que l’instruction du juge concerne uniquement les animaux en état grave (en réalité plus des deux tiers du cheptel). Une fois ceux-ci emmenés, la juge d’instruction interrompt la saisie, laissant sur place environ 25 chevaux (qui resteront « aux bons soins » de l’épouse du maquignon).

 

Quarantaine et soins intensifs

 

Les premiers constats vétérinaires sont édifiants : cachexie (maigreur extrême), verminose interne, parasitose externe, blessures non soignées, gourme, sabots non entretenus, déshydratation, etc. En conséquence, dès leur arrivée en refuge, les animaux entament un protocole de soins intensifs prescrit par les vétérinaires des différentes associations.

 

Chez Animaux en Péril, les victimes sont réhydratées et accèdent à une alimentation cohérente, adaptée et progressive. Certains équidés porteurs de la gourme sont mis en quarantaine. Le déparasitage impose de raser tous les animaux afin d’éliminer un maximum de poux avant même le passage au shampooing. Ils sont ensuite vermifugés, et leurs pieds sont parés par le maréchal-ferrant. Tout le confort possible est déployé autour des nouveaux arrivants, aux antipodes de leurs conditions de détention précédentes, mais malgré la sécurité de nos écuries, étables et bergeries, l’enfer ne s’oubliera pas vite.

 

Pour trois victimes, il est trop tard. C’est le cas d’une jument dont un pied blessé révèle à la radiographie un cartilage littéralement dévoré par l’infection, ce qui entraîne inflammation, décalcification et micro-fractures. Les multiples plaies relâchent en permanence du pus, et la douleur intolérable, combinée à une situation sans espoir, impose l’euthanasie de la jument. Deux autres chevaux s’endormiront également entre nos mains, dans un état de cachexie et d’affaiblissement tel qu’ils n’arrivent plus à se déplacer.

 

Une longue attente en perspective

 

Les animaux saisis sont à l’abri de leur bourreau, et c’est là le principal. Mais le fait qu’il s’agisse d’une saisie judiciaire, de surcroît ordonnée par une juge d’instruction, génère beaucoup de questions, en particulier en ce qui concerne la destination finale des animaux.

 

Les refuges ont l’habitude d’accueillir des animaux saisis sous l’autorité administrative de l’UBEAW (Unité Bien-être Animal de Wallonie), qui dans les situations similaires confie définitivement, un à deux mois plus tard, les animaux aux refuges qui les hébergent. Mais l’UBEAW n’étant pas intervenue à Ogy, la situation sera gérée dans un premier temps par la juge d’instruction, une procédure peu familière pour nous qui débouche sur de nombreuses inconnues. Les prérogatives dont dispose la juge, que ce soit en termes de champ d’action ou de délai, demeurent obscures, mais vu la nature des faits, le transfert de propriété définitif des animaux vers les associations qui les ont secourus constitue le seul dénouement acceptable.

 

Dans un second temps, Animaux en Péril et ses associations-soeurs se constitueront partie civile afin que leurs avocats représentent les intérêts des animaux lors d’un fort probable renvoi de Pascal Delcourt en correctionnelle.

 

Précisons que Pascal Delcourt est sous le coup d’un sursis lié à une condamnation pour des faits similaires en 2011. Hélas, à l’époque le juge du Tribunal correctionnel de Tournai ainsi que son homologue de la Cour d’appel de Mons n’avaient pas ordonné d’interdiction de détenir des animaux à l’encontre du maquignon (prévue par l’article 40 de la loi sur le bien-être animal du 14 août 1986), avec les résultats qu’on constate aujourd’hui.

Affaire à suivre…

 

Abattage d’équidés à domicile

 

Selon le quotidien Nord Eclair du jeudi 12 mai dernier, Pascal Delcourt serait également poursuivi pour abattage illégal à domicile de chevaux et mise dans le commerce de viande destinée à la consommation humaine sans avoir été expertisée. Pour rappel, la loi interdit strictement l’abattage à domicile des bovins et équidés, même si elle l’autorise pour d’autres espèces dans le cadre de la consommation personnelle.

 

Une justice trop clémente et un pédigrée qui ne surprend pas

 

« Bien connu des services de police ». Cette expression tristement commune illustre parfaitement Pascal Delcourt, dont les premiers méfaits (connus) remontent à 2005. A cette époque il est condamné une première fois pour maltraitance envers des animaux. En 2009, il est condamné pour avoir laissé mourir de faim de nombreux moutons. Après la saisie de 17 chevaux en 2011, le Tribunal correctionnel de Tournai le condamne à 1375 euros d’amende avec sursis et 16 mois de prison également avec sursis. Dans cette affaire, Animaux en Péril s’était constituée partie civile et a fait appel de cette décision bien trop clémente. Hélàs, la Cour d’appel de Mons a confirmé le jugement laxiste, permettant à Delcourt de sortir triomphant du palais de justice.

Depuis, de nombreux signalements d’animaux morts et maltraités ont été signalés aux autorités sans que rien ne se passe si ce n’est quelques avertissements.

Le cas du marchand d’Ogy semble enfin être traité avec tout le sérieux qu’il mérite.

 

Saisie à Ogy
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Saisie à Ogy
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