Anatomie d’une perversion

News2 décembre 2011

 

Le nouveau trimestriel d'Animaux en Péril a été envoyé aux 8000 membres de l'association. Celui-ci consacre une large place aux événements de Rodilhan. Découvrez ici l'éditorial de Jean-Marc Montegnies sur le sujet.

C’est une évidence: quand un spectacle extériorise les pulsions primitives de l’homme et le ramène quelques millénaires en arrière vers un état pré-civilisé, rien ne peut en sortir de bon. Goût du sang, pulsions dominatrices, fantasme prédateur de la mise à mort et de l’annihilation d’une autre vie: les aficionados s’enlisent dans la fange d’instincts qui renvoient à l’aube des temps, quand l’homme avait déjà perdu la neutralité de l’animal qui ne tue que par besoin, sans avoir encore gagné la conscience d’un citoyen du monde, respectueux des autres vivants (stade qu’il n’a d’ailleurs toujours pas atteint dans la plupart des cas).

Le 8 octobre à Rodilhan, lors d’une manifestation pacifique destinée à empêcher le massacre de six jeunes taureaux par des toreros-bouchers frais émoulus de l’école, la situation explose. Les tensions entre pro et anti sont à leur comble; la décision catalane d’abolir la corrida a montré aux aficionados que les abolitionnistes étaient à prendre au sérieux. Les supporters de la tauromachie ont par conséquent recours au seul argument qu’ils connaissent: la violence.

La corrida révèle un paradoxe. Nos sociétés encensent la paix, la fraternité, l’entraide; nos récits, nos films débobinent des scénarios où les torts sont redressés, où l’altruisme triomphe, où les héros prennent des risques insensés pour les justes causes qu’ils défendent - comme l’ont fait ce 8 octobre nos activistes, héritiers de cette tradition de résistance. Mais la réalité est généralement à mille lieues de nos aspirations vers le respect et la justice: elle admet, voire encourage les personnalités agressives, narcissiques et dominatrices, celles qui ne s’arrêtent pas aux considérations morales sur le chemin du pouvoir ou du plaisir.

Sexisme et racisme sont deux facettes du refus d’une altérité que l’on hait ou que l’on méprise. Le spécisme, ou discrimination des autres espèces, en est un troisième aspect, le plus profond, le plus implacable. Étiquetés comme proies, comme nuisibles ou comme accessoires de compagnie, bref réorganisés en catégories arbitraires en fonction de nos besoins, les animaux indiffèrent, ou encore attisent la férocité à l’oeuvre notamment dans la chasse et la corrida.

C’est cette parenté entre les haines qu’illustre brillamment le sexisme des brutes de Rodilhan: «sale p...», «fais-toi enc...» et autres gracieuses formulations témoignent d’une misogynie qui a des racines communes avec le mépris de la vie animale: une femme, un taureau, ou encore un opposant idéologique sont des sous-êtres et ne représentent que de la chair à tabasser. Quant aux militantes enchaînées à la place des taureaux, elles réunissent les trois conditions et plongent les aficionados dans une frénésie obscène dont chacun a pu apprécier les résultats.

Brutalité, égoïsme, jouissance vicieuse face à la souffrance de l’Autre: l’aficionado dresse le portrait d’un être humain dominé par ses pulsions, une créature primaire et dénuée de tout contrôle sur les zones d’ombre de sa personnalité. À Rodilhan, il a révélé sa pleine mesure: l’amateur de sang, de douleur et de terreur a trouvé à cette occasion l’ivresse suprême, en expérimentant sur les gens des sévices habituellement réservés aux animaux. Émoi pervers, libération du cogneur qui se lâche et exhibe au grand jour sa nature profonde: Rodilhan a été l’opportunité de démontrer qui est vraiment le public des arènes, auquel certains ont trouvé trop longtemps des excuses.

L’attitude admirable des manifestants tabassés, mais demeurés placides envers et contre tout, offre un contraste absolu avec le déchaînement des brutes incapables de maîtriser leur rage et leur frustration. L’abîme qui sépare pro et anti-corridas, révélé par l’image, a prouvé à d’innombrables spectateurs de quel côté se trouvent ces valeurs humaines auxquelles ils sont attachés: compassion, courage, dévouement, et surtout capacité d’aller au-delà de soi-même pour embrasser un monde peuplé d’être différents, mais néanmoins dignes du même respect que celui que nous exigeons pour nous-mêmes.

Jean-Marc Montegnies
Président

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